Introduction : une loi de 1954 qui a fait trébucher Figma en 2024
La loi de Fitts date de 1954. Le psychologue Paul Fitts a montré que le temps nécessaire pour atteindre une cible dépend de deux facteurs : sa distance, et sa taille. Plus une cible est loin ou petite, plus elle prend de temps à atteindre — et plus elle génère d'erreurs.
Cette loi reste théorique jusqu'à ce qu'un éditeur aussi expérimenté que Figma la redécouvre à ses dépens. En 2024, l'équipe UI3 de Figma a testé des panneaux flottants dans son éditeur. Elle a dû faire marche arrière quelques mois plus tard.
Ce que dit vraiment la loi de Fitts
Nielsen Norman Group résume la mécanique en deux relations simples. Une distance plus grande allonge le temps de trajet du curseur. Une cible plus grande réduit ce temps — et les erreurs qui vont avec.
Le détail qui change tout : les bords d'écran sont des murs infinis
Le point le plus utile de la loi, pour du design d'interface, tient en une phrase de NN/g. Les bords d'écran agissent comme des murs infinis pour le curseur. Dès que le pointeur atteint un bord, il ne peut pas aller plus loin — ce qui élimine tout risque de dépassement de cible.
C'est exactement pour ça que macOS place sa barre de menus en haut d'écran, et que Windows place sa barre des tâches en bas. Un bord d'écran est une cible qu'on ne peut techniquement pas rater, quelle que soit la vitesse du geste. C'est un principe voisin de ce qu'on développe dans notre présentation des principes fondamentaux de l'UI design. La position d'un élément compte autant que son apparence.
Cet avantage disparaît sur tactile
Sur un écran tactile, ce mur infini n'existe plus. Un doigt peut dépasser le bord de l'écran sans aucune butée physique, contrairement à un curseur de souris. C'est une des raisons pour lesquelles les interfaces mobiles ne peuvent pas simplement recopier les patterns desktop bord-à-bord.
Le cas Figma UI3 : quand un éditeur professionnel retombe dans le piège
Figma raconte lui-même l'épisode sur son blog. Pour la refonte UI3, l'équipe a testé des panneaux flottants, détachés des bords de l'écran façon fenêtres libres. Un changement radical face aux panneaux fixes de l'ancienne interface.
Un problème d'espace, puis un problème de vitesse
Le premier souci constaté a été l'espace perdu. Sur petit écran, les panneaux flottants « encombraient le canevas », et certains éléments de design semblaient disparaître derrière eux.
Mais le vrai signal d'alarme est venu ensuite. Dans les mots de l'équipe elle-même : « le clou du cercueil a été d'apprendre qu'ils ralentissaient les utilisateurs ». Sans bord d'écran pour arrêter le curseur, chaque interaction demandait une précision de visée plus fine. C'est exactement ce que prédit la loi de Fitts.
Le retour en arrière, et ce qu'il révèle
Figma est revenu à des panneaux fixes, tout en gardant leur redimensionnement. L'éditeur a conservé le flottant seulement là où il pose moins de problème. Quatre cas précis : Minimize UI, la vue grille de Figma Slides, FigJam par défaut, et la barre d'outils flottante en bas d'écran. Cette dernière reste proche du bord bas, donc encore partiellement protégée par l'effet de mur.
L'épisode montre qu'une intuition esthétique peut perdre face à une loi vieille de 70 ans. Le flottant paraît plus léger, plus moderne — mais rien de tout ça ne tient si personne ne le vérifie en usage réel. C'est un biais proche de celui qu'on décrit dans notre article sur la psychologie de l'UI design. Ce qui semble juste à l'œil n'est pas toujours ce qui mesure le mieux en usage.
Traduire la loi en règles concrètes de taille de cible
La partie « distance » de la loi est utile en conception. La partie « taille » se traduit en chiffres précis dans les référentiels des plateformes.
Les seuils que les plateformes ont figés en pixels
- Google Material Design → cible tactile minimale de 48dp par 48dp, soit environ 9mm — la taille moyenne d'un bout de doigt
- Apple Human Interface Guidelines → zone tactile minimale de 44×44 points, environ 7mm
- dans les deux cas, l'élément visuel peut rester plus petit que la zone cliquable réelle — le padding invisible compte comme cible
Le piège du padding invisible
NN/g souligne un détail contre-intuitif : ajouter du padding ne suffit pas toujours. Si l'utilisateur ne perçoit pas visuellement que la zone cliquable dépasse l'icône, il continue à viser prudemment le centre visible. La zone technique s'agrandit, mais le comportement réel ne suit pas forcément. C'est la même logique qui sous-tend nos recommandations de neuro-inclusion en UX. Une interface techniquement conforme n'est pas automatiquement une interface qui se comporte comme prévu pour l'utilisateur réel.
Ce que ça change pour la conception d'un produit
Le cas Figma donne une règle simple à appliquer avant de shipper un changement de layout. Toute interface qui détache un contrôle fréquent d'un bord d'écran ajoute mécaniquement du temps de trajet et des erreurs. Ce n'est pas une opinion de design, c'est une conséquence mesurable.
Trois vérifications concrètes avant de valider une maquette : les contrôles les plus utilisés sont-ils proches d'un bord ou d'un coin ? Les cibles font-elles au moins 44-48px de zone cliquable réelle ? Si la réponse est non aux deux, une question reste. A-t-on testé la vitesse réelle d'usage avant de livrer, comme Figma aurait pu le faire avant sa bêta publique ?
Conclusion : une loi de laboratoire, une leçon de production
La loi de Fitts n'est pas un concept académique à citer en réunion. C'est une prédiction vérifiable, que même l'un des éditeurs les plus regardés du secteur a fini par retrouver à ses dépens en production.
La leçon qui en ressort dépasse le cas Figma. Une intuition visuelle ne remplace jamais un test de vitesse réelle, surtout sur les contrôles qu'un utilisateur touche des centaines de fois par jour.




